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Edmond Demolins

1852-1907

Eléments

pour une biographie

d’Edmond Demolins,

promoteur du « particularisme »

 

par Nathalie Duval

Hormis quelques publications ponctuelles, aucune recherche universitaire n’a été spécifiquement consacrée à Edmond Demolins (1852-1907), qui, à l’instar de son maître Frédéric Le Play (1806-1882), n’a toujours pas trouvé de biographe [1], du moins en France. C’est pourquoi, dans le cadre de la journée d’étude organisée à l’occasion du centenaire de sa disparition [2], nous présenterons quelques éléments pour la biographie de celui qui s’imposa, dans les années 1890 jusqu’à son décès en 1907, comme le principal promoteur du « particularisme », cette théorie propre à la Science sociale dont l’Ecole des Roches apparaît, dans toute son originalité, l’application éducative.

 

Nous résumerons ci-après les éléments réunis dans notre thèse [3], dans la partie biographique consacrée au fondateur des Roches, et y ajouterons des éléments nouveaux tirés de l’analyse d’un corpus de plusieurs centaines de lettres, réunies dans le fonds Henri de Tourville, consultable aux Archives nationales, section des manuscrits anciens. Il s’agit d’une abondante correspondance envoyée par Henri de Tourville (1842-1903) à différents destinataires parmi lesquels son disciple, de 10 ans son cadet, Edmond Demolins [4]. L’ensemble compte près de 400 lettres pour la période allant de la fin de l’année 1882 à décembre 1896 c’est-à-dire les années qui précèdent la publication de A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? qui allait apporter à Demolins la brusque notoriété que l’on sait et conduire, un an plus tard, à la création de l’Ecole des Roches [5].

 

L’intérêt de ce corpus est de nous révéler, en filigrane des lettres que lui envoie Henri de Tourville, un Edmond Demolins brillant conférencier, infatigable rédacteur en chef et ardent propagandiste qui affirme son autonomie, notamment à partir de l’année 1892, par rapport à son maître, lequel, bien qu’éloigné de Paris, tente de canaliser son activité débordante. Il s’agit ici de tracer les grandes étapes par lesquelles Edmond Demolins est passé durant les 44 premières années de sa vie, sachant que les onze dernières années, jusqu’à sa mort brutale en 1907, seront intensément consacrées à la promotion de l’éducation nouvelle.Trois périodes peuvent être envisagées : de 1852 à 1882, Demolins, disciple leplaysien ; de 1882 à 1892 : Demolins, disciple tourvillien ; de 1892 à 1896 : Demolins, chantre du particularisme.

 

 

De 1852 à 1882 : l’accès d’un jeune provincial
à la fine fleur du militantisme leplaysien

 

Edmond Demolins a 21 ans lorsqu’il débarque en Paris, en 1873. Il est né le 23 janvier 1852 à Marseille de l’union, en 1846, d’André, médecin issu d’une ancienne famille de Provence, avec Adèle née Homsy, fille d’un maronite du Liban qui était venu s’établir dans la cité phocéenne où ses affaires commerciales avaient prospéré. Le jeune Demolins n’a pour ainsi dire pas connu son père [6] (décédé en 1854) et son avenir a été tracé, sous l’égide d’un de ses oncles, dans le négoce dont il commence tôt l’apprentissage. Nous n’avons pas retrouvé de renseignements précis sur sa scolarité, mis à part qu’il a fait une partie de ses études secondaires, en l’occurrence la classe de seconde en 1868-69, au collège Notre-Dame-de-Mongré tenu par les Jésuites et situé à Villefranche-sur-Saône [7].

 

Plutôt que de manifester du goût pour les affaires, le jeune homme s’avère féru d’histoire. Alors qu’il aurait pu être un négociant prospère dans la ville portuaire de son enfance, Edmond Demolins s’engage dans une voie qui ne lui était pas familière, celle de la recherche scientifique et ce sous l’égide du maître incontesté de ceux que l’on appelle les  « leplaysiens ». Demolins publie des chroniques historiques dans l’Univers, commence une recherche historique sur le mouvement communal au Moyen Age et suit comme auditeur libre les cours de l’Ecole des chartes. Il bénéficie alors de la bienveillante amitié de Dom Guéranger, abbé de Solesmes et réussit à se faire présenter à Frédéric Le Play en 1874. Cette date marque un tournant dans sa vie, celui de son engagement passionné pour la cause de la science sociale. Il y cherche d’abord un fil conducteur pour ses travaux historiques. Son objectif est de proposer une nouvelle lecture de l’histoire qui ne soit ni réactionnaire, ni révolutionnaire, mais scientifique, en l’occurrence inspirée de la méthode d’observation minutieuse et méthodique initiée par Le Play et transposée à l’étude de sociétés du passé, bourgeoises et médiévales. Bien qu’aucune analyse de cet ouvrage, publié sous le titre de Le mouvement communal et municipal au Moyen Age. Essai sur l’origine, le développement et la chute des libertés publiques en France [8] et dans lequel on retrouverait un thème cher à Guizot, n’ait été réalisée jusqu’à ce jour, on peut noter l’intérêt que Demolins porte d’ores et déjà au rôle joué par la bourgeoisie dans l’acquisition des libertés. Après son Mouvement communal…, il publie une Histoire de France [9] en quatre volumes. Œuvre de jeunesse dont il reconnaîtra plus tard les jugements un peu sommaires [10], elle révèle non seulement son ambition scientifique mais aussi sa philosophie de l’histoire de France qu’il place dans la double continuité des historiens François Guizot et Augustin Thierry. Rappelons que le premier (1787-1874), « doctrinaire » devenu conservateur sous la Monarchie de Juillet, célèbre l’avènement de la bourgeoisie, tandis que le second (1795-1856), écrivain d’opinion libérale, explique l’histoire des peuples par sa théorie des races conquérantes et conquises.

 

Lorsque Demolins entre en contact avec l’Ecole de Le Play, nous sommes après 1870, c’est-à-dire après que la chute de l’Empire et la proclamation de la République qui ont rendu Le Play à la vie privée. Comme en témoigne son essai La paix sociale après le désastre selon la pratique des peuples prospères [11], publié au lendemain de la défaite et de la guerre civile, celui-ci a alors abandonné toute perspective d’une réforme initiée par l’Etat et les institutions politiques. Plus que jamais, il lui apparaît que seule une classe supérieure, transcendant les rivalités de partis, peut l’impulser. Dans son sillage, un mouvement d’opinion se crée appelant à la formation d’une élite dirigeante, capable de restaurer cette paix sociale mise en péril. Cette réponse de l’opinion encourage Le Play à constituer, au début de ces années 1870, une société militante pour la réforme sociale. Son nom : « l’Union pour la paix sociale ». Ce groupement, basé à Paris, est, en quelque sorte , le prototype de sociétés analogues dont Le Play suscite rapidement la création, en France et à l’étranger, sous la dénomination désormais plurielle d’Unions de la paix sociale. Celles-ci se multiplient et comptent, en quelques années, plusieurs centaines, jusqu’à atteindre plusieurs milliers de membres qui étudient les conditions de la réforme sociale et ses tentatives de mise en œuvre. Quant à la SES, fondée en 1856, un an après son ouvrage Les Ouvriers européens, elle continue, parallèlement, ses activités à vocation scientifique, sous la houlette d’un Le Play, sans doute plus distant en raison de son âge, mais qui en reste le secrétaire inamovible. En 1881, venant parachever ce dispositif qui comprend aussi un enseignement de science sociale, l’Ecole des voyages, créé à l’initiative d’Henri de Tourville [12], est fondée une revue bi-mensuelle, La Réforme sociale, dont le rédacteur en chef n’est autre qu’Edmond Demolins. Dès son arrivée à l’âge de 21 ans, ce jeune homme a en effet été très vite remarqué par le maître presque septuagénaire à l’école duquel il s’est mis avec passion. Ses condisciples tel Paul de Rousiers (1857-1934) qu’il rencontre, dès 1875, le décrivent comme quelqu’un d’énergique, sûr de lui, jovial et dont la « nature ardente le pousse au prosélytisme » [13]. Paul de Rousiers écrit même qu’il fut « subjugué par son talent » d’animateur hors-pair. En effet, Demolins avait déjà acquis une notoriété à la conférence Olivaint [14], groupe de jeunes gens catholiques, étudiants pour la plupart, qui se réunissaient périodiquement pour écouter la lecture d’un travail et en discuter les conclusions. Manifestant des qualités de conférencier, il sut s’imposer à ce jeune auditoire grâce à ses exposés clairs, vivants et documentés sur la science sociale ; il était devenu ainsi une sorte de « trait d’union » entre les jeunes disciples et le vieux savant. A partir de 1876, Demolins devenait l’animateur d’un « cours technique » dont les séances hebdomadaires se tenaient chez lui, le vendredi, dans son appartement rue du Pré-aux-Clercs. Elles complétaient les réunions du lundi autour de Le Play au domicile de ce dernier, place Saint-Sulpice. Ce cours préfigure sa participation à l’Ecole des voyages dont il sera question plus loin. Quant à ses fonctions de rédacteur en chef de la revue La Réforme sociale, elles équivalent à un véritable adoubement par Le Play qui attendait depuis longtemps que son courant de pensée se dote d’une publication périodique. Revue bi-mensuelle dont le premier numéro paraît en janvier 1881, elle se présente comme publiée avec le « concours de la Société d’économie sociale, de la Société bibliographique et des Unions de la paix sociale » [15], les différentes institutions qui composent l’Ecole de la paix sociale, communément dénommée « Ecole de Le Play ». Organe quasi-officiel du mouvement leplaysien, propriété d’une société commerciale où Demolins n’est pas majoritaire, la revue se révèle un succès par la qualité de ses articles et de ses collaborateurs ainsi que le nombre de ses abonnés. Mais, peu d’années après le décès de Le Play (1882), une crise éclate au sein du mouvement qu’il a fondé, au point qu’en 1885, une scission conduit les deux anciens disciples, Tourville et Demolins, à séparer de la majorité des continuateurs de Le Play et à fonder une revue « dissidente », La Science sociale.

 

 

De 1882 à 1892 : la formation d’un prosélyte
en Science sociale

 

Henri de Tourville (1842-1903) est de dix ans l’aîné de Demolins. Après avoir suivi des cours à la Faculté de droit et à l’Ecole des Chartes, il est entré au séminaire d’Issy en 1865, puis est devenu vicaire à la paroisse Saint-Augustin. Il fréquente le milieu leplaysien à partir de 1873 et jette les bases, trois ans plus tard, de ce qui deviendra un enseignement complet de science sociale, sous le nom d’Ecole des voyages. Il n’est pas connu du grand public et publie très peu mais il prend peu à peu un fort ascendant intellectuel, notamment sur les plus jeunes adeptes de la science sociale le playsienne, y compris Demolins. Lorsque, pour des raisons de santé, Tourville quitte définitivement Paris au début des années 1880, il se retire en Normandie où il continue son action. Il reçoit beaucoup pour des séjours de travail ses élèves ou ceux de Demolins, devenus ses pairs ; il entretient avec eux une correspondance importante, les dirige et les conseille à distance. A partir de 1883, il commence un long travail en commun avec Demolins, lequel, en novembre 1884, inaugure dans les salles de la Société de géographie le cours de science sociale qu’il devait y poursuivre plus de vingt années. En 1884-1885, son cours compte 85 auditeurs.

 

C’est dans ce contexte que Demolins, en tant que rédacteur en chef de la revue La Réforme sociale, lance une « Enquête permanente » sur les « mœurs, les idées, les coutumes, en un mot sur l’état social des pays » qu’habitent les membres des Unions et les abonnés de la revue. Or, ce plaidoyer pour l’« enquête permanente » est le premier signe d’une tension entre les anciens attachés aux doctrines de Le Play et les nouveaux disciples d’Henri de Tourville. En effet, un fossé s’est progressivement creusé entre les premiers qui, réunis dans les Unions de la Paix sociale, soutiennent une action réformatrice à partir des enquêtes réalisées par le maître et les seconds qui souhaitent poursuivre l’élaboration de la science sociale, notamment par de nouvelles enquêtes qui tiennent compte des modifications apportées par Tourville et Demolins [16]. Entre ces deux orientations, la crise est inévitable. Elle éclate à l’automne de1885 à la suite de l’initiative de Tourville, appuyé par Demolins, de renforcer l’autonomie de son Ecole des voyages vis-à-vis de la SIEPES et des Unions de la paix sociale dont le secrétaire général est Alexis Delaire. Tourville s’adresse directement à la masse des adeptes leplaysiens pour qu’ils apportent leur soutien financier à son entreprise. Cette initiative est considérée par les dirigeants « historiques » de la S.E.S. et des Unions comme une tentative de scission. Ces derniers provoquent alors la dissolution de la société éditrice de La Réforme sociale, privant Demolins de la revue et l’excluant de fait de l’Ecole. Le renvoi de Demolins décide Tourville à faire scission. C’est ainsi qu’il prend en charge financièrement l’organisation d’une nouvelle tendance leplaysienne, La Science sociale, du titre de la revue que Tourville et Demolins créent dès janvier 1886. Le titre original complet est La Science sociale suivant la méthode de Le Play ; il deviendra plus tard La Science sociale suivant la méthode d’observation. Ces modifications dans la formulation des titres montrent comment est renouvelé le paradigme leplaysien [17] depuis la monographie jusqu’à l’observation comparée, celui-ci se fondant désormais sur un nouveau procédé, celui de la classification. En effet, Henri de Tourville a établi sous le titre de « Nomenclature des faits sociaux » une véritable classification des divers éléments qui permettent l’étude d’une population, généralement à l’échelle d’une région. Il a imaginé la « monographie de région » dont l’orientation n’est pas seulement descriptive mais explicative grâce à cette nouvelle méthode de la « nomenclature », celle-ci ayant pour objectif d’être l’instrument qui permet le passage de la monographie de famille à la monographie de société, et que Le Play n’avait pas réussi à mettre au point [18]. En fait, elle réalise la synthèse pratique des projets et des méthodes contenus dans Les Ouvriers européens et La Constitution de l’Angleterre. Non seulement elle favorise la description méthodique de la réalité, en isolant les faits sociaux essentiels, mais surtout elle permet d’accéder à une explication par l’étude de l’action et de la réaction des faits les uns sur les autres. Cette perspective aboutira d’ailleurs à la théorie des « répercussions » de Demolins. Les phénomènes sociaux observés sont dorénavant passés au crible de la Nomenclature, puis classés suivant cette méthode causale.

 

Publiée en 1886, cette méthode se révèle rapidement opératoire. A tel point que son application débouche bientôt sur une remise en cause du paradigme anthropologique leplaysien, lequel, à la suite des nombreuses monographies réalisées par Le Play, classait les sociétés selon trois types de famille : les sociétés à famille patriarcale, les sociétés à famille instable, les sociétés à famille souche. Or, les conclusions des chercheurs tourvilliens aboutissent à réviser cette classification des sociétés, remise en cause par les résultats de leurs observations [19]. Ils révèlent en particulier l’existence d’une « fausse famille-souche » que Demolins va baptiser « famille particulariste ».

 

Demolins et Tourville forgent alors, au terme de sept années de recherche (de 1885 à 1892) menée sur la base de la Nomenclature des faits sociaux, une nouvelle doctrine, le « particularisme ». C’est une doctrine qui privilégie l’initiative privée, individuelle et collective, et combat tout renforcement du pouvoir communautaire, notamment par l’extension du pouvoir étatique. Cet anti-étatisme fondamental prend également la forme d’une critique acerbe du socialisme, perçu comme un avatar, une version moderne des formations sociales patriarcales (bientôt appelées communautaires) où l’individu s’appuie sur une « collectivité-providence » (clan, Etat). L’anti-étatisme apparaît comme une prise de position éclatante que Demolins, animateur de cette Société, va médiatiser grâce à son livre A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? Ce livre au titre-choc, publié en 1897, est en fait l’aboutissement de sa réflexion entamée, plusieurs années auparavant, avec H. de Tourville sur la nécessité de moderniser le système d’éducation français [20]. Il est aussi la manifestation d’un processus d’autonomie du disciple par rapport à son ancien maître.

 

 

De 1892 à 1896 : l’affirmation d’un vulgarisateur
du particularisme

 

Ces cinq années sont décisives dans l’itinéraire de Demolins qui s’émancipe, lentement mais sûrement, de l’influence intellectuelle de Henri de Tourville. C’est ce que révèle le dépouillement des « Papiers Tourville [21] ». Dans une lettre datant du 17 avril 1892, on lit ainsi que Tourville reproche à Demolins « de faire de la vulgarisation qui semble s’adresser à des enfants » ; il lui conseille de faire plutôt « de la vulgarisation qui sente son homme spécial et supérieur, très soigneux de ce qu’il dit, attentif à ce que chaque mot porte, tressaille et remue ». Et, de fait, Demolins va s’y essayer, mais avec plus ou moins de bonheur, son sens de la synthèse et de la communication ayant souvent tendance à l’emporter sur la rigueur des observations et de l’analyse. Ce n’est pas faute de conseils pourtant. Propriétaire et rédacteur en chef de la Science sociale, il échange continuellement avec Henri de Tourville, retiré sur ses terres normandes, tantôt à Tourville, près de Pont-Audemer, tantôt à Calmont, près de Dieppe, le consultant sur le contenu des articles à paraître, comme sur les questions d’argent pour financer la publication de la revue chez l’éditeur Firmin-Didot ou encore sur la tenue de ses conférences à la Société de Géographie. Les questions financières sont particulièrement aiguës durant les années 1891-1892, Tourville réglant, sur sa fortune personnelle, des dettes de plusieurs milliers de francs auprès de l’éditeur Firmin-Didot.

 

Parallèlement, Demolins met en place une véritable stratégie propagandiste en faveur du particularisme. Dans une longue lettre datée du 19 avril 1892, Tourville lui énonce les grandes lignes à suivre. Demolins en retiendra deux principalement :

 

- la création d’une « association pour le développement de l’initiative privée ». Cette dernière fera d’ailleurs l’objet de courriers inquiets de la part de Tourville qui n’aura de cesse de conseiller à Demolins de « laisser tomber le titre d’alliance antisocialiste », initialement prévu, afin de maintenir la position a-politique de sa revue (Tourville insiste auprès de Demolins pour supprimer de son prospectus l’énonciation relative à la qualité de monarchiste ou de républicain (lettre du 18 mai 1892). Finalement, Demolins réussira à imposer au groupe de la Science sociale, en mai 1892, la création de la « Société pour le développement de l’initiative privée et la vulgarisation de la science sociale », afin de soutenir ses activités de recherche et leur donner un prolongement social et militant,

 

- la publication d’un bulletin de cette nouvelle société, intitulé Le Mouvement social et visant un plus large public que celui rompu à la science sociale.

 

Cette stratégie, interprétée par Demolins, est loin, cependant, de faire l’unanimité auprès de ses amis, collaborateurs attitrés de sa revue. La correspondance échangée durant l’année 1893 fait état de fortes tensions entre Demolins et ses condisciples tels que Robert Pinot, Paul de Rousiers ou encore Dauprat. Il y est question d’inquiétude, d’ahurissement. Tourville finit par se plaindre que le Bulletin « baisse terriblement ». Dans une lettre datée du juin 1893, il écrit que « c’est, pour la fond et pour la forme, du journalisme tout pur et du journalisme de seconde main, le plus souvent ». Finalement, au fil de la correspondance échangée durant l’année 1896, on constate que les lettres se raréfient. Tourville n’hésite pas à faire ouvertement des reproches à Demolins, par exemple à propos d’une polémique avec un contradicteur de l’Univers : « Il faut éviter, comme la peste, les polémiques avec les incapables ». Dans une lettre de septembre 1896, on apprend que Demolins a inscrit son fils Jules dans une école anglaise [22]. La correspondance se termine par un désaccord avec Henri de Tourville qui refuse le patronage d’Elisée Reclus pour le Cours de Science sociale. Les signes de tension entre l’ancien maître et son disciple, manifestement émancipé de son influence intellectuelle, ne sont plus ensuite visibles, faute de correspondance consultable. Il apparaît néanmoins que, durant cette période allant de 1892 à 1896, Tourville aura contribué à formuler la théorie du particularisme comme il le fit dans cette longue lettre de 20 pages, datée du 14 mai 1893, et que Demolins reprendra, en de nombreux points, presque mot pour mot, en 1897, dans « son » A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? sur la nécessité de donner aux jeunes une nouvelle éducation d’inspiration anglo-saxonne.

 

 

In fine, de 1897 à 1907 : L’aboutissement
d’un intellectuel en sciences sociales doublé
d’un entrepreneur audacieux

 

Poussé par le succès que remporta son premier livre auprès de ses lecteurs, Demolins publie, en novembre 1898, L’Ecole nouvelle. L’Ecole des Roches ; les premiers souscripteurs se joignent à lui pour créer, le 20 décembre 1898, une société anonyme, la « Société de l’Ecole nouvelle - Ecole des Roches ». Son siège est sis à Pullay, commune voisine de Verneuil-sur-Avre ; ses limites englobent l’ancien château d’un domaine appelé « les Roches ». L’implantation doublement proche de la demeure personnelle de Demolins (qui s’était installé, durant l’année 1891, dans une résidence appelée « La Guichardière ») et de la commune de Verneuil est certes due à un heureux concours de circonstances avec la mise en vente du domaine des Roches mais elle est due aussi à l’initiative d’un édile vernolien, le vicomte Eugène de Glatigny qui accueillit favorablement le projet scolaire de Demolins, au point d’y participer à titre personnel, prévoyant des retombées positives sur la vie, en particulier économique, de sa petite localité.

 

L’Ecole ouvre ses portes au début du mois d’octobre 1899 pour y accueillir ses 50 premiers élèves, après la transformation du vieux château a en une maison confortable baptisée du nom bucolique de « Vallon ». Le soutien financier de son épouse aura été déterminant pour permettre ce passage à l’acte exemplaire d’une démarche particulariste. Juliette Demolins, qu’il épousa le 5 juillet 1884, n’est autre que la cousine germaine de l’industriel richissime Jules Lebaudy [23]. De son père, Louis Lebaudy, elle aurait reçu en dot la somme de 50 000 francs-or qui, selon la tradition familiale [24], a été largement utilisée dans la fondation de l’Ecole des Roches. Edmond Demolins l’avait rencontrée quand il logeait à Paris [25] chez les Lebaudy alors qu’il fréquentait la Société d’économie sociale. Edmond Demolins fut donc soutenu par son épouse, tandis que son ancien maître se montrait réservé quant à cette aventure scolaire dont il ne connut que les débuts puisque Henri de Tourville décéda en 1903. Edmond Demolins ne lui survécut pas longtemps. Certainement épuisé par ses multiples activités intellectuelles mais aussi par ses responsabilités de président du conseil d’administration : il mourut subitement, alors qu’il était en déplacement à Caen, d’une crise cardiaque, le 27 juillet 1907, à l’âge de 55 ans. Il était encore un homme dans la force de l’âge. Cependant, l’esprit de la Science sociale s’incarna pour quelques années encore dans un de ses propres disciples. Paul de Rousiers lui succéda, jusqu’en 1934, à la direction du conseil d’administration. Son entreprise scolaire d’inspiration particulariste existe encore aujourd’hui à la condition d’avoir passé, au début des années 1990, sous contrat avec l’Etat [26]… Ce que sans doute, du fond de sa tombe, son fondateur Demolins eût fort désapprouvé. Mais c’est le prix que l’Ecole des Roches dut payer pour sa pérennité en un pays comme la France où l’Etat occupe largement le terrain de l’éducation.

 

 

 

 

NOTES

 

[1] Citons, cependant, des ouvrages qui préparent le terrain à une éventuelle biographie : A. Savoye et F. Cardoni (dir.), Frédéric Le Play. Parcours, audience, héritage, Paris, Presses de l’Ecole des Mines, 2007 ; B. Kalaora, A. Savoye, Les inventeurs oubliés. Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Seyssel, Editions champ Vallon, 1989.

 

[2] Journée d’étude « Edmond Demolins (1852-1907), un intellectuel polyvalent », organisée par la SESS. sous la direction de N. Duval et A. Savoye, avec le soutien du Centre de recherches en histoire du XIXème siècle (Paris IV-Paris I), le 19 décembre 2007, à la Maison de la Recherche de Paris IV-Sorbonne.

 

[3] N. Duval, L’Ecole des Roches, une « école nouvelle » pour les élites (1899-2006), thèse de doctorat en histoire, sous la direction du Professeur J.-P. Chaline, soutenue en Sorbonne (Paris IV), le 28.11.2006 ; à paraître chez Belin, coll. « Histoire de l’éducation ».

 

[4] Cette correspondance active fut achetée par les Archives nationales en 1974 et classée dans le fonds des Nouvelles acquisitions françaises (N.A.F) aux cotes, pour celles concernant les lettres envoyées à Demolins, 17161 à 17163.

 

[5] E. Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ?, Firmin-Didot, 1897 ; L’Education nouvelle. L’Ecole des Roches, Firmin-Didot, 1898.

 

[6] André (ou Abdon) Demolins, docteur en médecine, a une certaine notoriété dans les milieux médicaux. Il participe au Congrès médical de France (1845) et au Congrès scientifique de France (1846).

 

[7] D’après les renseignements communiqués par l’archiviste des Jésuites à Vanves.

 

[8] E. Demolins, Le mouvement communal et municipal au Moyen Age. Essai sur l’origine, le développement et la chute des libertés publiques en France, Paris, Librairie académique Didier et Cie, 1875. L’ouvrage est largement commenté par les revues spécialisées (Etudes, Revue politique et littéraire, Annales de philosophie chrétienne, Revue des questions historiques, etc.) dont les analyses mériteraient d’être examinées pour évaluer l’accueil fait au premier ouvrage de Demolins (Note d’A. Savoye).

 

[9] E. Demolins, Histoire de France. Depuis les premiers temps jusqu’à nos jours. D’après les sources et travaux récents, 4 volumes, Paris, Librairie de la Société bibliographique, 1879.

 

[10] Cette ambitieuse et provocante recherche qui s’ouvre par une préface intitulée « Sur la manière d’écrire et d’enseigner l’histoire » ne passe pas inaperçue. Elle vaut notamment à son auteur deux critiques peu amènes où une certaine approbation de son projet intellectuel est contrebalancée par une évaluation sévère de l’enquête historique entreprise par Demolins et un désaccord idéologique patent avec son interprétation de l’histoire nationale. L’une est du chartiste A. Giry dans la Bibliothèque de l’Ecole des chartes (tome XL, 1879, p. 351-354), l’autre de G. Monod dans la Revue critique d’histoire et de littérature (premier semestre 1879, p. 240-247). La future mésentente de Demolins avec les représentants du monde universitaire est en germe dans cette réception (Note d’A. Savoye)

 

[11] F. Le Play, La paix sociale après le désastre selon la pratique des peuples prospères, Tours, A. Mame et fils, 1871.

 

[12] Sur Tourville, voir C. Bouvier, Un prêtre continuateur de Le Play : Henri de Tourville, Paris, Bloud, 1907 et, plus récemment, D. Ottavi, «Henri de Tourville philosophe », Les Etudes sociales, I-2005, p. 121-140.

 

[13] P. de Rousiers, « Edmond Demolins et l’œuvre de la science sociale », « Hommage à Edmond Demolins », La Science sociale, août-septembre 1907, pp. 2-38. Ici, citation extraite des pages 8-9.

 

[14] D. Colon, « Les leplaysiens et la Conférence Olivaint 1875-1914 », Les Etudes sociales, I-2005, p. 155-166.

 

[15] B. Kalaora, A. Savoye, op. cit., p. 118-120 : schéma représentant les différentes institutions qui composent l’Ecole de la paix sociale, dispositif institutionnel complexe qui crée des tensions entre les différents projets.

 

[16] B. Kalaora, A. Savoye, op. cit., p. 118-119

 

[17] Ph. Champault, La science sociale d’après Le Play et Tourville, 1913.

 

[18] A. Savoye, « La monographie sociologique : jalons pour son histoire (1855-1974) », Les Etudes Sociales, n°131-132, 1er et 2ème semestre 2000, pp. 11-46. Cet article retrace les débuts de la sociologie leplaysienne jusqu’en 1914. Précisons que, quelques année plus tard, Demolins lance une recherche collective consacrée plus spécialement à la France, en proposant de prendre pour unité d’observation le « pays ». Cf. E. Demolins, « Enquête sociale sur la circonscription régionale élémentaire : « le pays », Bulletin de la Société internationale de Science sociale, janvier 1906, pp. 1-16.

 

[19] D’après les enquêtes de : Robert Pinot « Monographie du Jura bernois : le paysan jurassien », La Science sociale, mars, avril, mai, juin, octobre, novembre, décembre 1887 ; « Monographie du Jura bernois : l’horloger de Saint-Imier », La Science sociale, août, septembre, décembre 1888, janvier, avril, juillet, septembre, novembre 1889 ; Paul de Rousiers, « La vie américaine », La Science sociale, octobre et novembre 1891 ; Fernand Butel, « La Vallée d’Ossau : étude sur la population originaire et la prétendue famille-souche des Pyrénées », La Science sociale, septembre 1892.

 

[20] H. de Tourville « Nécessité d’une éducation adaptée aux temps nouveaux », L’éducation, 1901, n°1, pp. 268-274. Lettre à M.E. Demolins, 14 mai 1893.

 

[21] « Papiers Tourville », Archives nationales, département des Manuscrits anciens, N.A.F., cotes 17161 à 17163.

 

[22] Il s’agit de la « new school » Bedales qui servira de laboratoire d’observation à Demolins quand il créera, deux ans plus tard, l’Ecole des Roches.

 

[23] B. Demolins, Tétralogie de la famille Demolins et de ses familles alliées, volume 2, 1998, p. 357.

 

[24] Selon les témoignages oraux des petits-enfants Philippe Prieur et de Bernard Demolins, petits-fils d’Edmond Demolins. Le père de Juliette Demolins, née Lebaudy, est mort en 1894 soit quatre ans avant la fondation de l’Ecole des Roches.

 

[25] Rue Guichard, dans le XVIe arrondissement, d’où le nom de « Guichardière » donné à leur résidence de Verneuil-sur-Avre.

 

[26] Passage sous contrat avec l’Etat commencé, par niveau de classe, en 1992, après les démarches de l’actuel Président-Directeur général Claude-Marc Kaminsky, propriétaire de l’Ecole des Roches, car principal actionnaire de la Société de l’Ecole nouvelle-Ecole des Roches, depuis 1990.